Du rassemblement à l'éparpillement national...
On nous présente souvent le tandem Marine Le Pen – Jordan Bardella comme une évidence. L'une à l'Élysée, l'autre à Matignon : une équipe soudée, une alternance enfin prête à gouverner. À y regarder de plus près, cette image relève davantage de la communication que de la réalité politique.
Car les divergences sont désormais visibles. Elles portent sur le style, la stratégie, le rapport au pouvoir, les alliances, la communication et, surtout, sur le fond. L'une a repris les notions de justice sociale et de souveraineté historiquement portées par les gaullistes et par la gauche républicaine tout en prônant une préférence nationale contraire aux principes d’égalité et de fraternité, l'autre régurgite les plus grands tubes de l'ultra-libéralisme et fait tout pour s'attirer les bonnes grâces des puissances de l'argent et de la noblesse d’Ancien Régime.
Ce sont des divergences idéologiques fondamentales qui s’ajoutent à des ambitions contradictoires. Et ce cocktail politico-psychologique est bien pire que celui des querelles fratricides de Valéry Giscard d’Etaing et Jacques Chirac ou de François Mitterrand et Michel Rocard. Car ces derniers étaient d’accord sur l’essentiel dans un contexte où la France se portait bien. Tel n’est plus le cas. Lorsqu'il s'agit des deux têtes de l'exécutif, ces différences ne sont plus anecdotiques : elles deviennent un risque pour le pays qui ne pourrait pas le supporter alors qu’il vit une crise profonde et est confronté à des défis inédits.
Une présidente et un Premier ministre qui disposent chacun d'une légitimité propre, chacun d'un entourage, chacun de ses fidèles, chacun de son calendrier, chacun de ses ambitions : voilà la recette inattendue d'une cohabitation qui ne dirait pas son nom. Une cohabitation dont on voit déjà les prémisses avec d’un côté Marine Le Pen qui souhaite un référendum sur le port du voile dans les espaces publics et de l’autre Jordan Bardella qui doute de sa faisabilité juridique ; ou encore Marine Le Pen qui veut rétablir l’âge butoir de départ à la retraite à 62 ans et Jordan Bardella qui veut « examiner cette question ».
Car Jordan Bardella ne pense plus être un simple lieutenant. Lui, qui n'a jamais travaillé, qui enchaîne depuis peu les mondanités, s'estime devenu une figure politique à part entière. Sa popularité dépasse parfois celle de Marine Le Pen. Il croyait son heure arrivée, il pensait incarner l'après, jusqu'à cette cruelle désillusion du 7 juillet 2026. Dès lors, comment croire que les arbitrages resteront toujours sereins lorsque les intérêts politiques divergeront ?
Qui fixera la ligne ? L'Élysée ou Matignon ? Qui tranchera les réformes sensibles ? Qui assumera les renoncements ? Qui préparera l'élection présidentielle suivante ? Et surtout, lequel des deux acceptera durablement de s'effacer devant l'autre ? La descendante, trois fois défaite à l’élection présidentielle, de l'ami des collaborateurs et de l'OAS ou le champion, « relooké » en gendre idéal publicitaire, débitant des éléments de langage politique préfabriqués ?
Le Pen et Bardella en tandem au pouvoir, c'est à peu près comme si Jean-Luc Mélenchon devenait premier ministre d'Edouard Philippe, ou l'inverse. La France n'a pourtant pas besoin d'un tel duel au sommet de l'État. Elle a besoin d'un exécutif uni, responsable, capable de prendre rapidement des décisions lourdes sur la la politique étrangère et la défense, réindustrialisation, la dette publique, l'énergie et la transition écologique, la sécurité, l'immigration ou l'organisation de l'État.
On reproche souvent aux cohabitations entre la droite et la gauche d'avoir ralenti les réformes. Mais une cohabitation interne est pire encore, a fortiori avec pour un parti, le Rassemblement national, qui divise déjà profondément les Français. Les désaccords ne peuvent pas être assumés publiquement ; ils se règlent dans les cabinets, les rivalités s'installent, les compromis se multiplient, les décisions s'affadissent. À force de vouloir étouffer les contradictions politiques, on finit par renoncer à transformer le pays.
La véritable question n'est donc pas de savoir si Marine Le Pen et Jordan Bardella appartiennent au même parti. Elle est de savoir s'ils portent encore une même vision du pouvoir et du pays. Un logo commun ne garantit pas une stratégie commune. Une investiture ne fait pas disparaître les ambitions, pas plus qu'elle ne résout les divergences de fond.
Les Français ne choisiront pas seulement une personnalité en 2027 ; ils choisiront un exécutif appelé à gouverner pendant cinq ans. Or gouverner exige davantage qu'une addition de popularités : cela suppose un programme cohérent, une autorité claire, une confiance réciproque et une capacité à arbitrer sans arrière-pensées.
À défaut, le risque n'est pas seulement celui d'une alternance décevante. C'est celui d'un pouvoir absorbé par ses propres tensions internes, où les rivalités prennent le pas sur les réformes et où les ambitions personnelles finissent par remplacer l'intérêt général.
L'histoire politique est riche de ces victoires électorales qui se sont fracassées sur les querelles de personnes. Le véritable danger, demain, ne serait donc pas une opposition entre la majorité et l'opposition, mais un affrontement permanent au sein même de la majorité. Ironie de l'Histoire : au lieu du « Rassemblement national » promis aux électeurs, la France pourrait découvrir un éparpillement national, où chacun défendrait son territoire politique pendant que le pays, lui, continuerait d'attendre les décisions qu'on lui avait promises.
(c) crédit photo Les tontons flingueurs
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